Voter ou ne pas voter? Gauche ou droite?

Comment expliquer l’abstention grandissante pour certaines élections? Notre vote est-il largement déterminé par notre environnement social?

Il s’agit dans ce thème de mieux cerner les comportements électoral c’est à dire les pratiques de vote ou d’abstention des citoyens. Nous nous pencherons dans un premier temps sur la mesure et les explications de la participation électorale ou de l’abstention puis nous analyserons l’acte de voter

Notions à maitriser : abstention – comportement électoral  – participation électorale – variables lourdes du comportement électoral – vote sur enjeu –

 

I. la participation électorale

   A. Les indicateurs de la participation électorale

   Comme souvent ce sont les côtés pathologiques qui attirent l’attention des commentateurs et des chercheurs. Ainsi, on ne cherche pas à analyser la participation électorale mais ce sont les comportements inverses qui retiennent l’attention de tous

On retient ainsi trois indicateurs pour mesurer la participation électorale

->L’inscription sur les listes électorales

En France, traditionnellement 90%. Sur 10 français en âge de voter et disposant de leur droits civiques, environ 90 sont inscrits sur les listes électorales et pourront prendre part au vote. Donc environ 10% de non inscrit contre 30% environ aux Etats-Unis surtout lié à des mobilités internes …

-> La participation ou l’abstention électorale

La participation électorale cela signifie prendre part à un vote, c’est à dire être inscrit sur les listes électorales et voter le jour du scrutin.

Taux de participation électorale :

             généralement la formule est: (Votants / Inscrits) x 100

              parfois la formule est:            (Votants / population en âge de voter) x 100

et le corolaire :

Taux d’abstention :                           Non votants / inscrits x 100 

Le taux d’abstention désigne donc le comportement d’un électeur inscrit sur les listes électorales mais qui ne prend pas part au vote le jour du scrutin

Remarque: On peut aussi calculer le taux de mobilisation électorale

                                                               (Votants/ population de référence) x 100

-> Le vote blanc ou nul : un suffrage non exprimé

Suffrage non exprimé? l’électeur ne se prononce pas pour les choix offerts mais en choisit un autre. Le suffrage est considéré comme non valide

 

Analysons les différents résultats à travers les document ci-dessous

Taux de votes blancs et nuls au second tour des élections présidentielles en France

Années

1965

1969

1974

1981

1988

1995

2002

2007

2012

Votes blancs et nuls en %

1,01

6,42

1,34

2,88

3,62

5,97

5,38

4,2

5,84

Taux d’abstention aux élections présidentielles en France depuis 1965 (%)

Élection

1965

1969

1974

1981

1988

1995

2002

2007

2012

1er tour

15,2

22,4

15,8

18,9

18,6

21,6

28,4

16

20,5

2è tour

15,7

31,1

12,7

14,1

15,9

20,3

20,3

16

19,6

Source : Conseil Constitutionnel

Taux d’abstention aux élections européennes (%) députés européens

Election

1979

1984

1989

1994

1999

2004

2009

2014

 

39.3

43.3

51.2

47.3

53.2

57.2

59.3

56.5

Source : Conseil Constitutionnel

 

On constate:

– Une lente progression du vote blanc et nul qui s’est stabilisée depuis 1995 entre 4 et 6% 

– Quel que soit le type d’élections, le taux d’abstention progresse depuis le début des années 80.

– Certaines élections mobilisent plus que d’autres:

présidentiel > législative > municipal > régionale et général > européenne

– Il existe des disparités régionales. Par exemple l’Ouest vote davantage que le Nord

– Les campagnes votent plus que les grandes villes.

 

       B. Les analyses de l’évolution de la participation électorale

       Nous retrouvons traditionnellement deux types de réponse

-> Une abstention traduisant un déficit d’intégration sociale …

Dans l’ouvrage de référence, L’abstentionnisme électoral en France (1968), A. Lancelot montrait que l’abstention aux élections était corrélée au degré d’intégration dans la société. Par exemple, un emploi stable équivaut à plus de relations sociales, des possibilités de participation à des organisations syndicales, des associations. De même, on constate toujours que le taux de participation est plus élevé en campagne qu’en zone urbaine.

Pour Daniel Gaxie (Le cens caché, Le seuil, 1978) l’abstention électorale provient d’un sentiment subjectif d’incompétence à comprendre les débats et les enjeux des différentes élections. Ainsi, on constate que les non diplômés ont un taux de participation plus faible que les diplômés.

Dans le même ordre d’idée, Anne Muxel, distingue les abstentionnistes hors jeu et ceux qui sont dans le jeu. Ceux qui sont hors-jeu déclarent un intérêt faible ou nul pour la politique, sont souvent peu diplômés et appartiennent à des catégories sociales défavorisées. A contrario, ceux qui sont dans le jeu, ont des caractéristiques socio-culturelles proches des votants, mais ils se montrent mécontents de l’offre politique et sont méfiants vis-à-vis du personnel politique et des partis. On parle parfois à ce propos d’un abstentionniste anti-politicien.

-> Une abstention stratégique

Il s’agit ici, de comprendre l’abstention comme le résultat d’un choix de non participation électorale. Tout d’abord, on constate que selon le type de scrutin et l’enjeu du scrutin, l’abstention est plus ou moins élevé. Ainsi, si l’enjeu paraît secondaire, l’électeur n’est pas motivé pour aller voter, alors qu’une campagne dramatisée est plus mobilisatrice. Le rôle des médias est bien entendu éminent. dans cette mobilisation. On peut parler ici d’un abstentionnisme de conjoncture qui pourrait être en augmentation. En effet, le vote apparaitrait de plus en plus comme un choix souverain plutôt que comme un devoir impérieux. De plus, la succession d’élections peut aussi lasser. Ainsi les deux tours de Présidentielles sont suivis des deux tours des Législatives. En moins de 2 mois, l’électeur se déplace 4 fois.

Complément: la corrélation entre l’âge et le taux d’abstention.

Le lien entre âge et vote peut-être représenté par une courbe en U. Les individus très âgés (plus de 70 ans) votent moins que la moyenne. Les raisons sont connues: difficulté à se déplacer, isolement social, désintérêt pour la chose publique. Les jeunes votent aussi moins que la moyenne. Or on constate, qu’avec l’intégration des jeunes dans la société (emploi, constitution d’une famille, habitat stable), le taux de participation augmente. A. Muxel parle d’un ‘moratoire électoral’ de la jeunesse qui est renforcé par le fait que les jeunes se montrent davantage critiques à l’égard du système partisan et du personnel politique.

Un article pour approfondir avec 4 graphiques intéressants

 

II. Les explications électorales

      A. Qui vote pour qui ?

      Ce texte ci-dessous extrait de Le comportement politique des français de Frédérique Matonti permet de repérer les variables lourdes et aussi les analyses sociologiques liées à ces variables du vote.

« Pour des raisons qui tiennent à l’histoire des sciences sociales, les recherches françaises se sont d’abord centrées sur les variables sociologiques lourdes (âge, sexe, catégories socioprofessionnelles, religion) pour expliquer l’orientation des comportements politiques. L’enquête […] dirigée par Michelat et Simon , au milieu des années 60 (Classe sociale, religion et comportement politique, PFNSP/éditions sociales, 1977) permet de décrire deux univers politiques et culturels contrastés. […] A l’occasion des élections législatives de 1978, une enquête quantitative du CEVIPOF (J. Capdevielle, France de gauche, vote à droite, PFNSP, 1981) confirme la validité générale de cette analyse. Elle fait également apparaître un troisième groupe : les classes moyennes qui apportent tendanciellement leurs voix au PS, en vertu de leurs origines sociales (fréquemment populaires), de leur statut professionnel de salarié, de leur forte appartenance au secteur public, mais aussi de leurs valeurs définies par G. Grunberg et E. Schweisguth comme un « libéralisme culturel ». […] J. Capdevielle et E. Dupoirier ont mis en évidence un « effet patrimoine » qui oriente le vote vers la droite. Celui-ci l’emporte toujours sur le revenu. »

Frédérique Matonti, Le comportement politique des français, Collection Synthèse histoire, Armand Colin, 1998.

Complément:

   L’existence de variables sociologiques lourdes , explicatives du comportement électoral a été mise en évidence dès le début du 20 e siècle. Ce sont les caractéristiques sociologiques des électeurs qui orientent le vote. Traditionnellement, on évoque: l’âge, le revenu, la profession, le niveau de formation, l’appartenance religieuse, , le sexe ou le lieu de résidence.

   L’analyse pionnière d’André Siegfried (Tableau politique de la France de l’ouest sous la III ème République, 1913) s’intéresse aux résultats électoraux de 14 départements de l’ouest entre 1871 et 1910. L’auteur propose une analyse multifactorielle de l’orientation électorale. Ainsi la géologie du sol influence l’habitat et influence donc les modalités du régime de propriété qui vont alors avoir un poids sur les rapports sociaux et les orientations électorales. Par exemple, dans les zones granitiques de Bretagne , il y a abondance d’eau ce qui a produit un habitat dispersé de fermiers et métayers travaillant pour de grands propriétaires fonciers. Ceux-ci ont une influence sur le vote du bas peuple qui votera plutôt conservateur. A l’inverse dans les régions calcaires où les ressources en eau sont plus rares, domine les petits agriculteurs, propriétaires indépendants regroupés dans des villages. Ils sont éloignés de l’influence du clergé et votent généralement à gauche. La religion influence beaucoup le vote. Ainsi, les paysans bretons et vendéens sont fortement soumis par la religion, ce qui induit un vote conservateur à l’époque.

– une équipe de sociologue de l’université de Columbia, menée par Paul Lazarsfeld, va suivre l’élection présidentielle américaine de 1940. En interrogeant un panel d’électeurs, ils vont mettre en évidence deux logiques électorales. D’un côté, on peut repérer, les électeurs ruraux, protestants et aisés (les WASP) qui votent majoritairement républicain. De l’autre, les électeurs urbains, catholiques et socialement défavoriés (italo-amérincains, américains d’origine irlandaise …) qui votent plus souvent démocrate. Ainsi, ils ont mis en avant l’influence de la religion et de la classe sociale sur l’orientation électorale.

P. Lazarsfeld montre d’autre part, le rôle de leader d’opinion, qui vont décrypter les messages envoyés par les candidats et les transmettre auprès des personnes qui leur font confiance. Les pasteurs et les patrons vont ainsi relayer un discours qui est celui des candidats républicaines. A l’inverse les prêtres et les syndicalistes vont mettre en avant le discours des démocrates. P. Lazarsfeld met ainsi en avant le modèle de communication à deux niveaux (two steps flow of communication)

– En France, G. Michelat et M. Simon confirment ces observations au milieu des années 60.

Ils montrent que l’on peut distinguer deux univers contrastés: les « catholiques déclarés »; membres des classes moyennes votent plutôt à droite, alors que les « irréligieux communisants » selon l’expression de Michelat et Simon, membres de la classe ouvrière, votent à gauche.

Pour compléter cette analyse, on peut préciser que l’effet revenu mais surtout l’effet patrimoine influence fortement le vote. Plus le patrimoine est élevé et plus le vote à droite s’élève. Cela permet de comprendre que les retraités âgés possédant un patrimoine, votent plus à droite.

Un exemple de tableau statistique reprenant les variables lourdes : l’élection présidentielle de 2012

Variables

Vote F. Hollande (%)

Vote N. Sarkozy

(%)

Sexe  :

– Femmes

– Hommes

 

50

54

 

50

46

Ages :

  • 18 – 24 ans

  • 25 – 34 ans

  • 35 – 49 ans

  • 50 – 64 ans

  • 65 ans et +

 

60

53

56

54

40

 

40

47

44

46

60

Statut d’emploi  :

  • Salarié :

dont salarié du privé

dont salarié du public

  • Travailleur indépendant

  • Chômeur :

 

56

52

65

39

62

 

44

48

35

61

38

CSP  :

  • Agriculteurs Commerçants Chefs d’Entreprise

  • Cadres et Professions Intellectuelles Sup

  • Professions Intermédiaires

  • Employés

  • Ouvriers

  • Retraités et autres inactifs

 

42

57

52

58

68

48

 

58

43

48

42

32

52

Revenus mensuels du ménage  :

  • moins de 999 €

  • 1000 € à 1999 €

  • 2000 € à 3499 €

  • 3500 € et +

 

59

55

52

45

 

41

45

48

55

Niveau de diplôme obtenu :

  • Pas de diplôme

  • CEP / BEPC / CAP / BEP

  • Baccalauréat

  • Bac + 2

  • Bac + 3 et plus

 

59

49

55

50

55

 

41

51

45

50

45

Type d’habitat  :

  • rural

  • agglomération < 20 000h

  • agglomération 20 000-100 000h

  • agglomération > 100 000 h

  • agglomération de Paris

 

47

51

54

57

48

 

53

49

46

43

52

Religion  :

  • catholique

dont pratiquant régulier

dont pratiquant occasionnel

dont non pratiquant

  • musulmane

  • autre religion que catholique

  • sans religion

 

43

24

38

46

85

63

68

 

57

76

62

54

15

37

32

Sources : Libération 9 mai 2012 (Enquête Viavoice), Ouest-France 12-13 mai 2012,Enquête IPSOS pour Le monde.

 

Le tableau statistique permet de décrypter le choix politique en fonction des variables lourdes Ainsi, le vote est orienté selon le statut professionnel (indépendant ou salarié), le statut de l’employeur (public ou privé), la pratique religieuse, l’habitat (rural ou urbain), le groupe social, le niveau de revenu, la place dans la hiérarchie professionnelle …

 

Toutefois, le déterminisme du comportement électoral a été remis en question par les auteurs qui ont fait apparaître l’émergence d’un « électeur rationnel »

   B. L’émergence d’un « électeur rationnel »

   Un extrait de l’article de A. Jadot pour commencer

« En France, le modèle de l’électeur rationnel remet, lui aussi, en cause les déterminants classiques du vote : proximité partisane ou idéologique et variables de position sociale. Ce « nouvel électeur » est décrit (désiré ?) à la fin des années 80 par A. Lancelot et P. Habert comme jeune, intéressé par la politique, éduqué, informé, en bref apte à choisir de façon autonome son vote, à chaque élection, selon l’offre politique développée pendant la campagne électorale et les enjeux saillants du moment. Loin d’un vote expressif réaffirmant une identité partisane, est convoquée la métaphore du marché politique où l’électeur « consommateur » sélectionne le « produit » qui satisfait le plus ses exigences du jour. Ce segment mobile de l’électorat plus important en ce qu’il est présumé faire basculer le résultat des élections par son poids numérique, doit suffire à expliquer les alternances, nombreuses et rapprochées, qu’a alors et depuis connues la France. »

A. Jadot, « Mobilité, rationalité ? Une exploration des itinéraires électoraux. 1973-1997 », in Les cultures politiques des Français, Presses de Sciences Po, 2000.

La notion de ‘vote sur enjeu est batie sur le postulat de l’électeur rationnel et informé. Les travaux pionniers d’Anthony Downs, politologue et économiste américain (An economic theory of democracy, 1957) mettent en évidence le rôle charnière de l’électeur médian qui voterait en fonction des avantages fiscaux, sociaux ou économiques promis par les candidats. Cet électeur centriste peut basculer d’un bord ou de l’autre en fonction de l’offre politique sur le marché électoral. Il s’agit d’un homo politicus qui fait ses choix en fonction de l’offre politique. A contrario dans cette optique de l’existence d’un électeur médian, les partis vont essayer de séduire par leur programme cet électeur qui peut faire basculer les élections.

Ces analyses permettent de mieux appréhender la volatilité électorale.

C’est Alain Lancelot qui a relancé le vote sur enjeu en France à la fin des années 80.

 

Conclusion:

A travers ce thème nous avons ainsi compris que notre choix électoral, orienté par notre environnement social, n’en est pas pour autant déterminé et contraint.

D’autre part, la montée du taux de l’abstention n’est pas un phénomène irrémédiable auquel on ne peut faire face. A travers les études des sociologues nous pouvons mieux cerner les motifs; le manque d’éducation et d’intérêt pour la chose publique, la stratégie d’évitement lorsque le citoyen ne semble pas être concerné… des politiques publiques adaptées peuvent alors permettre de répondre à ces problèmes.

 

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