La famille est-elle en déclin?

 

Au sens de l’INSEE, la famille est la partie d’un ménage comprenant au moins deux personnes et constituée soit d’un couple et le cas échéant le ou les enfant(s) soit d’un adulte et le ou les enfant(s). Dans ce dernier cas il s’agit d’une famille monoparentale.

Cette définition restreinte, a pour intérêt évident un usage statistique permettant notamment de construire les thèses fécondes ayant trait à l’évolution de l’institution familiale. Pour autant, comme nous le savons, la famille a plusieurs acceptions. Les anthropologues travaillent l’objet, à partir des règles de parenté, des règles d’alliance, de germanité ou de filiation. Les sociologies interrogent plutôt l’institution sociale. Pour E. Durkheim, la famille est une institution sociale à la fois juridique et morale. Les formes mouvantes de la famille, nécessite de placer le sujet sous le regard des historiens. Les premières évidences, relatant les évolutions du modèle de la famille élargie vers une famille plus étroite, ont été rediscutées.

Il s’agit ici, de s’interroger sur le déclin de la famille. La notion de « déclin » fait transparaître implicitement l’idée d’une évolution négative. La famille aurait moins d’intensité, de consistance, ce qui laisserait penser que les évolutions des formes de la famille et dans le même temps des rôles attribués à la famille seraient remis en cause. Le contexte actuel dans les pays développés permet de mieux saisir le sens de l’interrogation. En effet, on constate depuis les années soixante-dix, dans tous les pays occidentaux, une augmentation des taux de divorce, une augmentation de la cohabitation et en corollaire une remise en cause de l’institution matrimoniale. Le constat n’est pas nouveau. L’essor de l’industrialisation au XIX ème siècle et l’urbanisation accrue ont bouleversé les formes familiales traditionnelles. Certains sociologues se sont alors emparés de la question pour regretter la prééminence du modèle patriarcal. Le délitement de la famille ne permettrait plus la stabilité et donc le maintien de l’organisation sociale sans laquelle la société périclite. A travers la description du phénomène, on a le sentiment que les auteurs n’ont pas opéré le travail de distanciation et d’objectivation. Le même effort doit être fait avec les transformations plus récentes de la famille. Pendant la période des ‘trente glorieuses’ la jeune génération montante du baby-boom, va chahuter le modèle familial traditionnel. Le modèle patriarcal est rejeté, les rôles et les rituels comme l’acte matrimonial sont remis en cause. Les contours de la famille conjugale se redessinent autour de l’amour et le respect de l’autre.

L’étude des recompositions familiales nécessitent donc un important travail d’objectivation qui peut se faire à l’aide des données statistiques provenant des enquêtes sur la famille. Cependant, il est nécessaire de compléter le travail d’investigation sur l’objet à l’aide de méthodes plus qualitatives qui vont permettre de mieux appréhender les interactions qui guident les comportements des membres de la cellule familiale.

Armés de ces précautions d’usage, nous pourrons alors nous demander en quoi la famille paraît-elle fragilisée?

A travers la première partie nous pourrons interroger cette notion d’instabilité et rendre compte de l’évolution des formes de protection. Après avoir élaboré une relecture du phénomène d’instabilité et de fragilité, nous pourrons alors repérer dans une deuxième partie les indices d’une nouvelle dynamique de la famille.

 

I. La famille est-elle plus instable et moins protectrice?

A. Analyse des thèses de la stabilité puis de l’émiettement des liens familiaux

1). le mythe de la stabilité d’autrefois

-> une famille souche régulatrice?

F. Le Play et son modèle familial. La famille communautaire ou patriarcale, la famille-souche où le père choisit un des enfants qui reste au foyer et est désigné pour assumer la reproduction des capitaux hérités, et la famille nucléaire composée des parents et du ou des enfants qui quittent le foyer familial à l’âge de l’autonomie financière. Le Play est porteur d’un idéal pour la famille souche gage de stabilité alors que la famille nucléaire est le fruit d’une instabilité dont est témoins la société industrielle naissante au XIX ème siècle.

->La famille conjugale: un dogme?

E. Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse, 1912, E. Durkheim approfondit l’idée de clan qui réunit tout ceux qui sont porteurs d’un même totem. La conscience collective détermine alors les actions des membres. Avec le passage entre communauté à solidarité mécanique et société avec solidarité organique, la famille se transforme. La famille conjugale s’est contractée, elle est basée sur le mariage. C’est le signe d’un profond bouleversement des régulations sociales. A un mode de partage qu’E. Durkheim qualifie de communisme familial où tous les membres du clan peuvent profiter des biens.

-> Pourtant, de nombreux auteurs sont revenus sur cette vision évolutionniste. On sait maintenant que la famille nucléaire égalitaire fut la famille dominante dans de nombreuses régions d’Europe et notamment en Grande-Bretagne, Pays-Bas et dans la France du Nord et de l’Ouest.

2) Une fragilisation des liens familiaux qui s’accentue?

-> des faits et des législations

. le déclin du mariage et donc l’augmentation des cohabitation et des naissances hors-mariage

l’augmentation des divorces. Par exemple, en 1972, le nombre de mariage a atteint environ 420000 contre 270000 en 2008. Depuis les années 90 on constate environ chaque année 130000 divorces.

La loi de 1975 permet le divorce par consentement mutuel, qui avait déjà été adopté pour quelques années en 1792. Des législations en 2004, visent à simplifier le divorce.

. une augmentation des familles recomposées (environ une famille sur 10 aujourd’hui) et des familles monoparentales (idem)

-> pour autant, un regard historique permet de constater la constance de l’instabilité. Ainsi la forte mortalité d’autrefois causait de nombreux veuvages à l’origine de remariages pour des motifs économiques mais aussi moraux.

B. Une famille moins protectrice?

1) Une protection rapprochée très inégale

-> Castel dans Les métamorphoses de la question sociale décrit longuement les éléments constitutifs de la solidarité communautaire qui permettait dans les temps difficiles une forme de reproduction biologique du groupe.

-> Une évolution lente du rôle protecteur de l’État grâce à l’émergence de la propriété sociale basée sur le travail.

2) Des évolutions sociétales qui mettent à mal les filets de protection institutionnalisé par la puissance publique

-> Description de l’insécurité sociale et des formes de désaffiliation

-> La disqualification selon Paugam

3) Pour autant des signes de solidarité familiale au sens large

-> Des analyses de Pitrou montrent que les formes de solidarité liées à la parenté n’ont jamais disparu

-> des soutiens financiers, des services domestiques et d’entraides entre petits-enfants ou enfants et grands-parents.

-> la prééminence du capital social pour l’obtention d’un stage, d’un emploi

Au delà d’une vision de la famille en déclin que nous avons relativisé dans la première partie, nous allons montrer que la famille se transforme.

II. Les transformations des rôles au sein de la famille qui modifient la dynamique des reproductions

A. La centralité de la division sexuelle

1) Regard anthropologique

-> F. Heritier nous rappelle que le division des rôles masculin-féminin est une constante dans la structure familiale

2) Le regard des sociologues sur le partage des rôles

-> T. Parsons, chef de file du courant fonctionnalisme, décrit une distribution des rôles relativement normée. Le père est responsable des conditions matérielles et la mère doit veiller à la bonne entente au sein de la structure familiale.

-> mais ce partage des rôles paraît trop « naturalisé ». En réalité les rôles se construisent au sein d’interaction entre les membres. Ainsi E. Goffman évoque la ritualisation de la féminité. A travers les rituels de la présentation de soi, la mise en scène des sexes laisse poindre une forme de domination dont s’empare les hommes.

-> P. Bourdieu, La domination masculine, 1998 . L’auteur évoque la structure mythico-rituelle qui sous-tend les schèmes de perception, de pensée et d’action qui assument à la femme un rôle et des valeurs implicites de dévouement, docilité et gentillesse.

d’où …

B. Les ’30 glorieuses’ et l’émancipation féminine

1) la révolution féminine dans le monde du travail

-> les femmes ont toujours travaillé mais avec l’augmentation importante des emplois de services, elles se sont emparées d’un emploi autonome.

-> des emplois subalternes non qualifiés puis une montée en gamme malgré le plafond de verre où l’acceptation de la hiérarchie. Référence à Allez les filles de Baudelot et Establet.

2) une évolution des modèles culturelles qui structurent les relations hommes-femmes

-> la remise en cause du modèle patriarcal, des valeurs traditionnelles accordées à la féminité

-> la remise en cause de « l’excellence esthétique » de la femme qui s’échange contre « l’excellence social » de l’homme

D’où des modes opératoires de la construction de la famille qui se sont transformés

C. Du mariage de raison au mariage choisi?

1) Le mariage comme stratégie de reproduction

-> la constance de l’endogamie dans le respect de la règle de la prohibition de l’inceste. Référence à C. L. Strauss, Les structures élémentaires de la parenté, 1949

-> les mariages arrangés et le rôle des marieuses

2) La révolution amoureuse

-> référence à E. Shorter qui met en parallèle l’industrialisation au XIX ème siècle et l’émergence du couple libéré de la contrainte familiale.

-> J. P. Kaufman à travers les interactions, il montre la prééminence de l’affectif dans la composition du couple

3) Pour autant, la persistance de l’ homogamie

-> des faits

Sur 100 employés vivant en couple, 61 ont une femme employées et sur 100 cadres mariés, 1/4 le sont avec une épouse cadre, 1/3 avec une épouse classée dans la CSP ‘profession intermédiaire’, contre 2,9% pour un mariage avec une ouvrière.

-> référence aux travaux de M. et M. Pinçon-Charlot

La recherche de l’entre-soi.

-> référence à F. De Singly qui montre les caractéristiques sous-jacent du ‘beau mariage’. La dot scolaire permet d’épouser un homme au condition sociale plus élevée que sa position d’origine.

 

Conclusion

L’interrogation première autour du déclin de la famille nous questionnait sur l’explosion des modèles familiaux que nous pouvons percevoir depuis ces 30 dernières années. Augmentation des familles monoparentales, recomposées, nouvelles législations reconnaissant les couples cohabitants. Cette explosions des formes familiales peut interroger sur la persistance des liens sociaux au sein des nouvelles structures familiales.

Nous avons remis en cause le mythe d’une famille traditionnelle plus stable autrefois. D’autre part, une longue évolution a permis de faire émerger un Etat protecteur remettant en cause la fonction protectrice très inégale de la famille. Au delà du déclin de la famille nous assistons plutôt à une transformation des relations familiales.

La question de la famille à finalement un caractère heuristique. Les regards décontextualisés des sociologues et historiens plus contemporains ont permis de revenir sur le subjectivisme qui caractérisait les regards évolutionnistes des auteurs d’autrefois. Ce travail d’objectivation a encore été renforcé par les travaux des sociologues qui étudient les interactions des individus au sein de la famille. Les codes largement acceptés autrefois autour de l’autorité du père, laissent place à des règles négociés autour de l’affectif.

Philippe Herry

MAJ 03/2018

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