Culture kanak et européenne

 
En Calédonie (…) sont confrontées des conceptions du monde et de la vie qui impliquent un système de valeur, une place de l’individu, une organisation des rapports sociaux et un rôle de la société radicalement différents. Il n’est qu’à comparer les conceptions du monde qui prévalent dans les deux communautés. Le temps n’est-il pas le sentiment et la perception qu’on a de la vie? De la manière de la pratiquer découlent les façons et les raisons de vivre.
Dans la civilisation européenne, le temps est « court »,. Il se présente comme une succession d’instantanés, une suite de moments discontinus qui sont mis à profit immédiatement ou qui servent à projeter l’avenir. Ses rythmes sont éclatés. les références sont ponctuelles. La nature du temps est éphémère et sa vocation devient utilitaire. Marchandise parmi d’autres marchandises, l’homme en use. Mais le temps « presse ».
En revanche chez les Kanaks comme chez tous les Océaniens, le temps est « long ». Sa durée s’étale sans rupture dans la continuité, rythmée par le seul calendrier naturel. Le souvenir ou le sentiment du présent y ont plus de place que le projet ou le futur. Au lieu de s’en servir, on vit avec, on »habite le temps». ll ne presse pas puisqu’il est toujours disponible. De ces deux manières de vivre le temps naissent des comportements individuels et des rapports sociaux opposés, sinon incompatibles. A
 l’horloge européenne, le temps indique l’individualisme, les risques, les coups, les projets, les ruptures, le calcul, l’aventure, la compétition, la rapidité, l’angoisse. Le temps mélanésien, lui, incité à la palabre , au consensus, à la convivialité. (…) Le temps invite à prendre son temps (…) Chez les Mélanésiens, l’harmonie des relations sociales et du lien avec la nature crée un « art de vivre » immédiatement perceptible. Voila les sociétés qui ne connaissent ni prisons, ni asiles, ni orphelinats, Solidarité, entraide, consensus, partage : les valeurs collectives s’inscrivent dans un ordre nourri de sociabilité où l’être compte plus que l’avoir et où cet avoir se mesure dans les capacités de don. La solitude est inconnue. L’individu n’existe que dans son rapport aux autres. Il n’a nul besoin de se battre pour se faire reconnaître socialement. Sa place lui est toujours acquise dans l’ordre « clanique et coutumier ». (…) Un ensemble de lois non écrites, forgées à l’expérience de la vie, codifie rigoureusement la société selon cette conception de la vie. C’est la « coutume ». (…) L’homme n’a pas vocation à posséder la terre. Il n’en est que l’ usufruitier . Elle ne peut être ni vendue, ni achetée, ni devenir objets de profits. (…) Si le bien foncier reste collectif, la responsabilisation de son exploitation est individualisée. Chaque membre du clan va travailler son champ pour nourrir sa famille. (…) Cela suffit à nourrir la famille (…), mais en aucun cas, cela n’assure les fondations d’une économie d’échanges,sinon ceux déterminés par la coutume, dons , cadeaux ou troc. La surproduction est rarement vendue. Le profit est exclu. L’économie reste donc fondamentalement domestique. (…) au sein de cette civilisation orale qui compte vingt-sept groupes linguistiques et pour laquelle la langue française a paradoxalement servi d’élément unitaire, la parole tient une place essentielle. « Un continuum social lie entre eux de proche en proche tous les Kanaks. » Son vecteur réside dans ces interminables échanges (du points de vue du temps européen), à travers la palabre, où les décisions sont longues à prendre puisqu’elles doivent emporter le consensus. (…) Dans la tribu, le chef est dépositaire de la parole. La mémoire des vieux tient lieu de référence. (…)
Dans l’usage de la parole, le Kanak va toujours s’exprimer au nom de son clan avant de le faire en son nom propre. Il se conçoit d’abord comme porte-parole de son groupe. D’ailleurs, il ne prendra lui-même de décision qu’après avoir longuement recueilli les avis et l’approbation des siens. C’est une autre caractéristique fondamentale de la culture kanak : la collectivité prime sur l’individu; celui n’a d’existence que dans le rôle social qu’il joue dans la collectivité clanique. (…) Les cérémonies coutumières ne se manquent sous aucun prétexte. Ce qui pose de rocambolesque problèmes aux employeurs européens des Kanaks salariés : étant donné l’étendue des relations coutumières, ces derniers ont toujours de multiples parents à enterrer ou de nouveaux enfants à baptiser (…). Cependant un cinquième des Kanaks n’habitent plus en tribu. Ils sont 15000 à Nouméa. Mais la plupart
vivent leur passage chez les Blancs comme un voyage à l’étranger. Pourtant en brousse, la vie n’apparait pas attrayante. Il n’y a rien sinon l’environnement naturel avec lequel le Kanak se sent bien vivre. L’isolement est immense même si personne n’est seul. La pauvreté constitue la norme, même si la solidarité clanique évite toute situation de misère. La morale coutumière pèse parfois. (…) Alors les jeunes renâclent. Aux frontières de l’indolence traditionnelle vient se nicher l’ennui. Mais, contrairement à ce qui se passe par exemple dans les pays africains, on n’assiste pas à de dramatiques ruptures. La drogue, la prostitution ou les bandes organisées sont des phénomènes inconnues. La délinquance reste marginale, sauf à Nouméa où elle progresse.
                                   J.P. Besset, Le dossier calédonien, La Découverte, 1988.
 
 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *