Comment se construisent et évoluent les liens sociaux ?

 
 
Qu’est-ce qui nous relie les uns aux autres? Pourquoi formons nous une société? Comment expliquer les ruptures du lien social?
 
 

Les notions essentielles du programme définies dans l’article : le lien social, groupe de pairs, réseaux social, les professions et catégories socioprofessionnelles, solidarité mécanique et organique, sociabilité, ségrégation

I. Les liens sociaux forts et faibles

Le lien social c’est ce qui unit, relie les individus. On dit aussi que le lien social c’est l’ensemble des réseaux de relation qui maintiennent les individus en contact.

Le lien social a différents caractéristiques :

Il peut se caractériser par son intensité. Ainsi dès le début de la sociologie, l’économiste et sociologue allemand distinguait les liens communautaire, plus intense, plus contraignant, dans les communautés villageoises par exemples, alors qu’avec l’urbanisation, on retrouvait des liens sociétaires plus espacés, plus distants. De la même façon aujourd’hui, un sociologue des réseaux sociaux, Mark Granovetter, distingue entre les liens forts et faibles selon les engagements émotionnels et affectifs.

Plus précisément on distingue les liens forts caractérisés par une forte dimension affective autour de groupes restreints, alors que les liens faibles sont des liens sociaux distants peu contraignants, noués entre des connaissances.

Le lien social peut aussi se caractériser à partir de deux dimensions ; la protection et la reconnaissance assurée par le lien social. C’est notamment le sociologue Serge Paugam, né en 1960, qui travaille ainsi et qui distingue le lien de filiation, le lien de participation élective, le lien de participation organique lié au travail et le lien de citoyenneté

Types de liens

Formes de protection

“compte sur…”

Formes de reconnaissances

“compter pour…”

Lien de filiation

…la protection des parents puis la solidarité intergénérationnelle … ses parents et ses enfants : lien d’affection

Liens sociaux choisis ou liens de participation élective

… les liens de solidarité entre personnes choisies : choix électifs … ses proches choisis : liens d’affection avec son conjoint(e), ses ami(e)

Le lien de participation organique, lié au travail notamment

… un droit au travail permettant d’acquérir dans le même temps des droits sociaux … la reconnaissance par le travail et l’estime sociale qui en découle

Lien de citoyenneté (entre membre d’une même communauté politique)

… des droits civils, politiques et sociaux … la reconnaissance de l’individu

Et la solidarité ?

La solidarité c’est finalement le lien moral qui unit les membres d’une société et qui induit des pratiques multiples d’échange. Mieux comprendre ce qui unit les individus, c’est donc comprendre ce qui cimente les liens entre des individus différents. C’est cette question fondamentale qui va faire émerger la sociologie vers la fin du XIXe siècle.  En effet, la Révolution Industrielle amène des transformations sans précédents de la structure sociale de la population mais aussi des valeurs, des manières de penser. Ainsi l’urbanisation croissante transforme le modèle communautaire du monde paysan. On assiste à une individualisation de la société. Attention! La notion  d’ individualisme ne doit pas être confondue avec égoïsme. Nous pouvons définir l’individualisme comme la recherche de l’émancipation des contraintes collectives. Cela caractérise le passage du lien communautaire au lien sociétaire. Nous verrons cela avec le sociologue Emile Durkheim, qui va s’efforcer de mieux saisir ce qui unit les individus dans la société. Il va donner une réponse à la question suivante: comment l’individu qui devient plus autonome peut dépendre plus étroitement de la société?

Mais avant d’aborder le points suivant, il est nécessaire de bien repérer l’importance du lien familial dans la construction de l’individu, de repérer que les groupes de pairs ont un rôle clé notamment à l’adolescence et sont autant protecteurs que contraignants, avec des normes que l’on doit partager sous peins d’être exclus du groupe.

Rappelons que les groupes de pairs réunissent tout ceux qui ont des caractéristiques communes avec un individu et qui peuvent l’influencer. Les groupes de pairs sont donc liés à l’âge, à la fréquentation de lieux communs, à des loisirs communs, …

On doit aussi travailler sur les liens professionnels pour montrer qu’au delà des liens fonctionnels, ils procurent la reconnaissance sociale  et enfin un travail sur les nouveaux réseaux numériques nous permet de comprendre qu’il n’y a pas lieu d’opposer les réseaux traditionnels de sociabilité et les réseaux numériques.

 

II  Émile Durkheim et les différentes formes de solidarité                     

   A. Émile Durkheim concilie individualisme et cohésion sociale

   C’est dans son célèbre ouvrage “De la division du travail social” (1893) qu’il développe la différence essentielle entre communauté et société et le rôle clé de la division du travail. Tout d’abord, il montre que les communautés traditionnelles sont soudées par la solidarité mécanique, alors que les sociétés développées ont mis en place des solidarités organiques
 

  solidarité mécanique solidarité organique
type de société ce sont des sociétés de tailles réduites. C’est l’exemple des communautés traditionnelles avec  même croyance ou conscience collective, faible division des tâches société qui a connu le progrès technique. Elle se caractérise par une forte division des tâches et une spécialisation fonctionnelle
les règles relationnelles

Il y a similitude des individus et de leurs  fonctions. Les relations sont  guidées par la tradition, les valeurs et les croyances partagées

Il y a une faible autonomie de l’individu et l’existence de nombreux rituels qui permettent la cohésion sociale de la société

la société se caractérise par une autonomie dans les relations, des valeurs et des croyances distinctes. De plus coexiste au sein de la société une
pluralité de liens sociaux.
la justice droit répressif: elle est subordonnée à la conscience collective*. droit restitutif ou ‘coopératif’ qui veille à réparer et organiser et non pas seulement à sanctionner

Voir Serge Paugam Le lien social Que sais-je?, 2008
* la conscience collective c’est l’ensemble des croyances , des sentiments, des représentations communes aux membres d’une société. La conscience collective est un mode de cohésion sociale qui s’estompe dans les sociétés modernes.

Le tableau ci-dessus nous permet de montrer les traits caractéristiques de deux formes de solidarité décrites par E. Durkheim:

La solidarité mécanique est une forme de cohésion sociale typique des sociétés traditionnelles de taille réduite, avec une très faible division du travail et fondée sur une similitude entre les membres. Les fonctions, valeurs et croyances des individus sont identiques ce qui les unit mécaniquement 

La solidarité organique est une forme de cohésion sociale typique des sociétés industrielles, avec une forte division du travail. La conscience collective est faible et les individus fortement différenciés. 
La solidarité organique permet de maintenir la cohésion sociale dans une société . La cohésion sociale se caractérise par la nature* et l’intensité des relations sociales** qui existent entre ses membres.

* la nature des relations sociales c’est par exemple des relations sociales basées sur l’esclavage, la servitude, la soumission, la hiérarchie, ou les relations contractuelles

**l’intensité des relations sociales prend en compte aussi bien la sociabilité des individus, que le capital social ou les réseaux sociaux.

Avec le développement de la société, E. Durkheim considère que la société traditionnelle à solidarité mécanique se transforme et devient une société avec solidarité organique. Pourquoi cette expression solidarité organique? Il y a ici une analogie aux organes du corps humain. Chaque organe, le foie, la rate, le cœur, les poumons, … ont une fonction spécifique, autrement dit chaque organe est spécialisé et ensemble ils permettent le fonctionnement du corps humain. De la même façon, chaque individu va répondre par son travail à une fonction précise, commercial, assureur, sportif, journaliste, enseignant, manager, ouvrier spécialisé, … et se faisant il permet à la société de fonctionner. Toute la société est ainsi régulée par la ‘division du travail social’. E. Dukheim s’est donc fortement inspiré des sciences naturelles à une époque où Darwin modifie complètement les repères sur l’origine de l’homme.

Pour autant, toute forme de solidarité mécanique a-t-elle disparue dans les sociétés développées?

    B.  Le lien communautaire a-t-il disparu? 

     La réponse est non! Nos sociétés modernes connaissent la persistance des formes de solidarité mécanique. Il existe encore de nombreuses communautés basées sur la coutume locale, l’appartenance ethnique. Dans les banlieues défavorisés ou les quartiers chics, des formes de conduite peuvent correspondre à la solidarité communautaire.

Des liens fondés sur la similitude et la proximité d’origine (l’ethnie), de lieu (régionalisme et coutumes), de croyances (groupes religieux ou spirituels), de culture (style de vie) ou de valeurs (cause à défendre).
     Durkheim n’écartait pas totalement l’idée que des formes de solidarité mécanique puissent persister même lorsque le niveau d’avancement du processus de division du travail a imposé de façon générale la solidarité organique. Ainsi, selon Durkheim, d’autres formes de regroupements, fondés sur une similitude forte (la famille) ou relative (les organisations professionnelles) sont nécessaires pour assurer la cohésion sociale. La persistance des liens communautaires traditionnels, reposant sur des croyances partagées et des valeurs communes, n’est donc pas totalement absente des analyses de Durkheim.

III  Affaiblissement et rupture des liens sociaux
 
    A Travail et précarité 

    Le travail est une instance d’intégration sociale fondamentale dans les sociétés modernes, mais une forme de précarisation de l’emploi, fragilise le processus.
Rappelons tout d’abord, en quoi le travail intègre?

Le travail contribue à la construction de l’identité professionnelle qui est à l’âge adulte une composante essentielle de l’identité sociale. Prenons comme exemple la fierté des ouvriers à l’ère de l’industrialisation, qui ont conscience d’être hiérarchiquement moins valorisés mais qui partagent une culture commune, faite de résistance politique, de loisirs simples, d’un mode de vie singulier et estimé. C’est cette fierté ouvrière qui a en partie volée en éclat avec la concurrence mondiale et l’arrivée du chômage des ouvriers moins qualifiés, puis la volonté des ouvriers eux-mêmes de souhaiter pour leurs enfants un avenir différent grâce à une mobilité sociale possible avec le mérite scolaire.

Les relations de travail remplissent une fonction de socialisation secondaire, influencent la sociabilité des individus c’est à dire leurs capacités à nouer des relations sociales et renforcent les réseaux sociaux autrement dit, l’ensemble des relations entre les individus. Par ailleurs, les relations professionnelles donnent accès à diverses formes de participation sociale par l’intermédiaire des syndicats ou des associations professionnelles. 

Le travail confronte l’individu au réel puisqu’il est contraint de donner la mesure de ses qualités et de ses compétences. Ce faisant, il fait la preuve de la maîtrise qu’il a sur un environnement qui peut être technique, naturel, relationnel etc. Il en retire ainsi, une estime de soi qui contribuent à asseoir sa personnalité et la confiance en soi. 

Le travail assure un revenu d’activité qui permet l’accès à la société de consommation. L’activité professionnelle facilite ainsi le développement de liens marchands mais aussi de liens électifs souvent associés aux loisirs.  Le travail donne accès à des droits sociaux qui concourent à la protection des individus face aux différents risques de la vie sociale.

Finalement, en attribuant un statut social aux individus, le travail concourt à leur reconnaissance sociale, à leur dignité et à leur autonomie, conformément aux analyses de Durkheim. L’individu est alors intégré dans la division du travail social source de la solidarité organique.

 
Toutefois, les transformations contemporaines du monde du travail, remettent en question, la fonction d’intégration du travail. En effet, nous constatons des mutations de l’emploi : augmentation du chômage, de l’alternance entre activité et chômage, et des condition de travail précaire.  Cela a des répercussions économiques et sociaux. Le manque de revenus réguliers, empêchent l’individu de réaliser des projets de consommation ou d’investissement. Le manque d’emploi, fragilise l’affiliation au régime de protections sociale et peut faire basculer dans l’assistance. C’est notamment le cas des chômeurs en fin de droits. Enfin,  l’expérience du chômage, souvent douloureuse, risque de dégénérer en un processus cumulatif de rupture des différents types de liens sociaux. D’autre part, nous avons constaté que l’organisation du travail évolue. Les entreprises et administrations exigent plus de flexibilité, de mobilité. Face à l’exigence de compétitivité et de rationnement des coûts du travail, on constate une intensification du travail. Cela place les travailleurs dans des situations de stress qui génèrent des problèmes de santé et un mal-être aux conséquences plus ou moins graves.
 

    B. L’affaiblissement des autres liens sociaux

    Les travaux de Durkheim, nous fournissent des schémas qui nous permettent de comprendre l’évolution de la société. On sait par exemple que la cohésion de la société ne repose pas sur des modèles uniformes, mais qu’au contraire, la diversité des acteurs, la spécialisation de chacun d’entre eux, nourrit la cohésion sociale. Pour autant il peut-être tentant pour l’individu de se conformer aux modèles, aux normes, aux valeurs de son groupe d’appartenance sans se poser de questions.  Vivre en troupeau et croire qu’on est libre!
 
 
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MAJ janvier 2020                                                                                                                 @ Philippe Herry

 

 

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