Défaillir, s’affaiblir, avoir une insuffisance ou une faiblesse, une déperdition … on comprend que la défaillance de marché (market failure) c’est lorsque la régulation par le marché n’est pas optimale car il n’aboutit pas à la meilleure situation pour la société.
Mais pourquoi? C’est le thème de ce chapitre sur les défaillances de marché. Il complète donc les chapitres précédents sur les marchés concurrentiels et imparfaitement concurrentiels
Je vous propose de vous concentrer sur trois formes de défaillance de marché. Nous verrons les externalités, puis les biens communs ou collectifs. Enfin nous analyserons les asymétries d’informations. Nous verrons alors comment l’intervention des pouvoirs publics peut pallier ces défaillances.
Fiat lux!
Les concepts essentiels du thème qui définis dans cet article : défaillance de marché, externalité ou effet externe, bien commun et bien collectif, bien public mondial, asymétrie d’information, sélection adverse ou anti-sélection, aléa moral.
I. Les externalités ou effets externes positives ou négatives
Deux illustrations pour commencer.
Partons d’un exemple : tu habites un appartement dans un quartier éloigné du centre ville, isolé par le manque de moyens de transport. Mais voilà que la nouvelle équipe municipale va mettre en place un réseau de tramway qui passe en-dessous de chez toi. Cela te permet de relier tous les quartiers de la ville plus rapidement. C’est une externalité positive.
Inversement, à deux pas de ton appartement, une nouvelle usine d’équarrissage va contaminer par les odeurs ton quartier. Ce fut un peu mon enfance avec les odeurs du port de pêche à Lorient :). Ta vie au quotidien devient moins plaisante. Ton bien-être, pour reprendre un concept plus économique, va diminuer. C’est donc une externalité négative.
La notion d’externalité
Une externalité ou effet externe, c’est donc une situation dans laquelle un agent économique entreprend une action qui affecte directement, de manière positive ou négative, d’autres agents économiques sans compensation monétaire.
Il est donc du ressort des pouvoirs publics de favoriser les externalités positives. Par exemple, ils peuvent ainsi favoriser un système éducatif performant permettant de développer la qualification future des actifs, permettant, si la demande est au rendez-vous, de créer des emplois de qualité bien rémunérés et d’envisager des créations d’entreprises. Cela profitera alors en retour à l’ensemble de l’économie.
À l’inverse, l’État doit mettre en place des mesures pour limiter les externalités négatives et notamment la pollution. Comment agir ? Tu prends un exemple concret, une manufacture qui rejette des polluants, et tu vas trouver toi-même deux solutions que je t’énumère ci-dessous
La réglementation
En effet, grâce à des règles strictes, par exemple des quotas de production, voire même des interdictions de production de produits dangereux pour l’être humain, alors on limite l’externalité négative. L’actualité est remplie de combats entre l’État qui interdit certains pesticides pour protéger contre les externalités négatives et des syndicats d’agriculteurs qui souhaitent continuer à les utiliser car ils sont efficaces.
La taxation ou les subventions
Plus le producteur ou le consommateur pollue, plus il paie des impôts. Ainsi ceux qui achètent des voitures trop polluantes ont une action négative sur les autres citoyens par la pollution. Ils doivent alors payer une taxe plus importante, le malus.
À l’inverse, on peut subventionner les acheteurs de voitures électriques. C’est le bonus offert par l’État.
Il existe également une troisième solution : le marché de quotas.
Le marché de quotas
Il s’agit de donner un prix à la pollution, pour faire payer cette pollution à l’agent pollueur. Cette idée remonte à l’économiste britannique Robert Coase (1910/2013). Ainsi on peut distribuer des permis d’émissions polluantes aux entreprises et si une entreprise pollue plus que ce qui est acceptable par la société alors elle doit acheter d’autres permis d’émissions. Par contre si elle fait des efforts et pollue moins, elle pourra revendre ses permis d’émissions. Ainsi, il existe un marché des permis d’émissions, le marché de quotas carbone. Il existe en Europe depuis 2005.
II. Les biens communs et les biens collectifs : une autre forme de défaillance de marché
Le bien est une utilité.
Petite remarque avant de commencer. Tu as vu en seconde que les biens concernent les productions physiques, matérielles et que les services sont les productions immatérielles, que l’on ne peut pas stocker. Mais ici, nous allons reprendre une définition plus générique : le bien est ce qui procure une utilité pour le consommateur, qu’il soit matériel ou non. Ceux qui sont un peu plus avancés en économie ont compris que ce concept fait référence à la théorie néoclassique. Ainsi, une baguette de bain, une voiture, une séance de cinéma ou un cours de SES sont des biens au sens où on l’entend maintenant. De même, se promener dans les bois, assister à un feu d’artifice le 14 juillet sont des biens, car ils procurent une utilité.
Tu es maintenant prêt à comprendre la notion de bien commun et collectif et la défaillance que cela engendre.
Un bien privé
Quelles sont les caractéristiques d’un bien privé ? On le possède et donc il n’appartient pas aux autres. Il est donc exclusif. Je peux exclure les autres. J’ai acheté un logement. Je ferme la porte à clé, je mets des caméras de surveillance pour empêcher toute intrusion ou, plus simplement, les autres respectent ce bien privé, car ils savent qu’il m’appartient.
Un bien privé est aussi rival, car si je l’achète, une autre personne ne pourra pas l’acheter. Exemple : pour la finale de la Coupe du monde, le nombre de places est limité. Si j’achète une place, alors les autres ne pourront pas l’acheter.
Mais il existe des biens, au sens général, qui ne sont ni rivaux et ni exclusifs. C’est ce qu’on veut analyser ci-dessous.
Un bien commun
Qu’est ce qu’un bien commun ? Un bien commun possède les caractéristiques suivantes ; la rivalité et la non-exclusion exclusivité ou exclusion. Il y a rivalité entre les acteurs économiques et non exclusion. Par exemple, un banc de poissons ! Les pêcheurs sont rivaux dans la mesure où, si un navire-prédateur s’empare totalement du banc de poissons, alors les autres pêcheurs n’ont plus que leurs yeux pour pleurer ! Par contre, et c’est ce qui fait le malheur du bien commun selon l’écologiste américain Garrett Hardin (1915/2003), le bien commun est non exclusif, car la mer est un bien naturel, libre d’accès et vous ne pouvez pas mettre des droits d’entrée.
Un bien collectif
Bien collectif ou bien public
Un bien collectif, on dit aussi bien public, est non rival et non exclusif. C’est l’exemple du phare maritime qui protège les navires. Les faisceaux lumineux sont perçus par tous les navires, sans exclusion possible par un prix. D’autre part, ils sont non rivaux puisque votre bateau n’empêche pas un autre bateau de profiter de ce service. Mais c’est également l’exemple du climat, qui est assimilé aujourd’hui dans l’économie de l’environnement à un bien public mondial. En effet, nous ne pouvons échapper, nous exclure des conséquences dramatiques du réchauffement climatique et nous sommes dans une position non rivale.
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Le saviez-vous ? Garrett Hardin versus Elinor Ostrom Garrett HardinEn écrivant en 1968 son célèbre article The Tragedy of the Commons, le biologiste américain Garrett Hardin reprend le débat qui a animé les intellectuels anglais lorsqu’il a été question d’enclore et donc d’interdire au bétail le pâturage commun dans les villages. ‘Ce qui est commun à tous fait l’objet de moins de soins’ disait déjà Aristote dans l’antiquité. C’est cette idée que reprend Hardin, en mettant en avant la tragédie inéluctable des biens communs qui sont rivaux mais non excluables, ce qui induit la surexploitation de la ressource. Il faut donc, selon lui, la nationalisation du bien ou bien l’appropriation privée. Elinor OstromElinor Ostrom (1933/2012), première femme prix Nobel d’économie, a une toute autre conception de la protection des biens communs. Il ne faut pas interdire, sanctionner, mais confier la gestion de la ressource aux usagers. Par exemple, en Californie, la gestion de l’eau par de nombreux organismes publics et privés qui définissent eux-mêmes les règles d’exploitation de la ressource rare, ou encore des systèmes auto-organisés d’irrigation par les agriculteurs eux-mêmes. Ainsi, entre la marchandisation des biens communs et la régulation par l’État, il y aurait place pour une autre voie, le polycentrisme, la gestion collective par les usagers. Une économiste prix Nobel qui montre que l’autogestion, à la place de l’État et du marché, cela fonctionne. C’est beau, non ? |
| exclusif | non exclusif | |
| rival | biens privé | bien commun ou bien collectif impur |
| non rival | bien de club ou bien collectif impur | bien collectif pur |
Comment l’État peut intervenir pour gérer les biens communs ou biens collectifs ?
Nous comprenons que les biens communs et les biens collectifs sont très mal gérés par le marché. Il y a défaillance de marché et cela nécessite l’intervention des pouvoirs publics pour corriger les défaillances de marché. Ils peuvent le faire avec des moyens réglementaires, non économiques.
La réglementation
Par exemple, l’Europe interdit la pêche pendant la période de reproduction des poissons et fait contrôler les zones de pêche pour le respect de l’interdiction. Il faut également des sanctions possibles lorsque la règle n’est pas respectée. Des amendes désincitatives, notamment.
Mais pour gérer des biens communs ou des biens collectifs, on peut exiger un effort du public ou bien au contraire demander aux agents privés de faire les efforts nécessaires.
La gestion des biens communs ou collectifs par les acteurs publics ou privés
On peut considérer que la sécurité grâce à une police présente sur tout le territoire est un bien collectif qui profite à tous. Il sera donc nécessaire d’avoir des pouvoirs publics qui, grâce aux impôts pourra financer la force de maintien de l’ordre.
Mais concernant les biens communs et par exemple la pêche. On peut responsabiliser les acteurs privés en leur faisant payer des droits de propriété sur des zones de pêche. C’est la solution adoptée aux États-Unis.
III. Les asymétries d’information, une remise en cause du marché
The lemon’s market
Les économistes américains Akerlof, Stiglitz, Spence sont à l’origine dans les années soixante-dix de ces nouvelles théories qui ont amené de nouveaux regards en économie. Leurs travaux ont permis de mieux comprendre l’asymétrie d’information que l’on peut définir ainsi : dans le cadre d’un contrat entre deux agents économiques, un des agents que l’on nomme le principal a plus d’informations que l’autre. Akerlof développe notamment en 1970 la théorie de l’antisélection ou sélection adverse à partir de son exemple devenu célèbre : le marché des voitures d’occasion. En anglais, un tacot ou un tas de ferraille se dit lemon, cela donne donc The Lemon’s Market. Sur ce marché, il existe des vendeurs de voitures d’occasion qui gardent une certaine qualité alors que d’autres vendeurs, profitant de l’ignorance de l’acheteur sur la qualité réelle de la voiture, vont demander un prix inapproprié. Mais devant cet état de fait et devant l’impossibilité de mieux évaluer les voitures d’occasion, les acheteurs, notamment les plus raisonnables, vont quitter le marché, et les vendeurs, n’ayant plus en face d’eux que des acheteurs de mauvaise notoriété, vont alors également quitter le marché. À terme, il ne restera plus que les tacots, les fameux lemons.
L’antisélection ou sélection adverse
The lemon’s market illustre l’antisélection ou sélection adverse, c’est-à-dire que l’asymétrie d’information élimine les agents économiques de meilleure qualité et entraîne l’élimination des produits de qualité. Le fait que si aucune action n’est envisagée pour modifier le manque d’information, alors le marché va péricliter. Nous venons ainsi d’infirmer l’idée néoclassique qui considère que les marchés s’autorégulent. Autrement dit, en présence d’asymétrie d’informations, il y a défaillance de marché.
Comment gérer la sélection adverse ?
Les pouvoirs publics peuvent mettre en place des règles obligeant les vendeurs à certifier la qualité de leurs biens. Concernant les voitures, c’est par exemple le fameux contrôle technique qui permet de certifier l’état de la voiture. On appelle cela des politiques de labelling. Cela a ouvert tout un marché d’instituts qui certifient de nombreux biens et services pour plus de transparence de l’information. Ce sont les fameuses normes ISO 9000, que tous les producteurs recherchent, puisque cela permet de donner de la confiance aux biens ou aux services vendus.
La sélection adverse est l’exemple d’une asymétrie d’information à la signature d’un contrat. C’est un exemple ex-ante. Il peut aussi exister une modification du comportement d’un agent après la signature du contrat. Nous allons maintenant illustrer l’aléa moral ou risque moral.
L’aléa-moral ou risque moral
Tu as l’âge du permis de conduire et commences donc à prendre des cours de conduite. Il faut apprendre à respecter les règles de sécurité routière. On te donne le permis. Tes parents mettent en place un contrat d’assurance en ton nom. Tu te sens alors protégé. Mais contrairement à ce que tu avais préalablement montré, tu vas être moins prudent que prévu. On vient d’illustrer l’aléa-moral, l’un des agents change son comportement après la signature du contrat. C’est un des points marquants dans de nombreux domaines. Cela touche l’assurance, la finance, le système de santé… cela peut se retrouver dans la gestion des ressources humaines. Imagine-toi dans quelques années DRH dans une PME. Tu es chargé du recrutement et ton souci premier est de pouvoir t’assurer que les personnes recrutées au vu de leur qualification certifiée (ex-ante) auront bien par la suite le comportement attendu et ne vont pas changer leurs comportements (aléa moral).
Comment gérer le risque moral ?
Pour réduire le risque moral, il faut alors prévoir dans le contrat des mécanismes de surveillance ou encore des mesures incitatives. C’est par exemple pour les salariés, la théorie du salaire d’efficience, que tu verras en terminale.
Conclusion
Ainsi, cet article nous a permis de mieux comprendre les différents types de défaillance de marché. L’État ou plus exactement les pouvoirs publics doivent alors intervenir pour les corriger. Mais au-delà de la défaillance de marché, on peut aussi considérer que l’intervention de l’État dans l’économie est nécessaire pour relancer l’économie lorsque la conjoncture est défavorable, ou encore les décideurs politiques peuvent intervenir pour une meilleure redistribution des revenus pour des motifs de justice sociale.
MAJ avril 2026 @Philippe Herry



merci tout parfait, information facile a comprendre et bien rédigé