Perdre la face ou faire bonne figure

Préliminaire

‘Perdre la face ou faire bonne figure’ dont le sous-titre est ‘analyse des éléments rituels inhérents aux interactions sociales’, constitue le premier des quatre chapitres de l’ouvrage ,Les rites d’interaction, rédigé par Erving Goffman en 1967. Goffman (1922/1982) est un sociologue canadien qui a fait carrière aux États-Unis. Il est l’auteur de nombreux ouvrages considérés aujourd’hui comme des classiques de la sociologie. Les plus importants sont Mise en scène de la vie quotidienne, 1956 puis 1959, Asiles,1961,Stigmate, 1963 et Les rites d’interaction. Il est considéré comme un des représentants phares de la seconde école de Chicago au côté de Howard Becker, Anselm Strauss ou encore Freidson. Ces auteurs sont à l’origine de ce qu’on appelle le courant interactionniste – on emploie aussi l »expression interactionnisme symbolique tel que l’a précisé H. Blumer en 1937 – qui s’oppose aux déterminismes, les courants dominants à l’époque aux États-Unis comme le fonctionnalisme ou le culturalisme. Selon les interactionnistes, la société n’est pas une totalité supérieure aux individus mais le produit des interactions entre les individus. Il s’agit d’une vision dynamique de la société, où les individus reconstruisent constamment les normes et les valeurs partagés par le groupe. Ce courant va connaître un regain d’attention en France à partir des années 70, notamment après la traduction des ouvrages des principaux auteurs. Ainsi le livre ‘Les rites d’interaction’ est publié en 1974 aux Éditions de minuit, dans la collection Le sens commun dirigé par P. Bourdieu.

   Pour revenir à l’article dont il question dans cet article, en 33 pages Goffman organise les contours qui permettent de repérer les règles sous-jacentes à toute conversation c’est-à-dire un système de pratiques, de conventions et de règles de procédure qui sert à organiser et à orienter le flux de messages émis. Ainsi au delà du message verbal, les comportements non verbaux définissent la situation et finalement sont à l’origine de l’organisation de la société!

Les mécanismes permettant de ne pas perdre la face

   E. Goffman considère que la face est une image de soi. Elle cristallise l’ identité et à de ce fait une valeur sacrée. On comprend dès lors qu’il convient de ne pas perdre la face dans toute interaction personnelle puisque c’est son Moi qui est à l’épreuve. De plus il convient de ne pas faire en sorte que les autres intervenants de la conversation perdent la face. Ainsi, lorsque nous faisons des gaffes au détour d’une discussion, il convient d’avoir une attitude appropriée pour circonscrire l’évènement. Comme il y a nécessité de ne pas perdre la face, les acteurs vont mettre en branle des techniques de figuration (face-work) c’est à dire ‘tout ce qu’entreprend une personne pour que ses actions ne fassent perdre la face à personne (y compris elle même)’ . Par exemple une des techniques consiste à garder l’assurance coûte que coûte, y compris lorsque l’on se retrouve dans une situation déséquilibrée. Goffman repère plusieurs objectifs dans l’utilisation des techniques de figuration: entraver une menace ou encore retirer un bénéfice. Analysons tout d’abord, la technique de figuration pour entraver une menace. Une des techniques les plus utilisés inconsciemment par tous, c’est l’évitement. En étant respectueux, poli, ou encore réservé, nous permettons à la conversation de suivre son cours sans que aucun partenaire ne perdent la face. Il existe ainsi des conventions de langage. Lorsqu’on s’adresse la parole à une personne, celle-ci doit alors s’ouvrir aux autres afin de leur sauver la face. Ou encore, il convient d’éviter de trop longs silences, car ils risquent de trahir que l’on a rien en commun. Une autre technique permettant d’entraver la menace et qui est souvent utilisée inconsciemment c’est la réparation. Elle survient lorsque on a provoqué un déséquilibre, par exemple par un mauvais mot ou une association d’idées malheureuses sur un des intervenants. Analysons maintenant les techniques de figuration pour retirer un bénéfice. C’est alors le champ de l’affrontement ou chacun au cours de la conversation doit marquer le plus de points pour montrer sa supériorité. Ainsi un bon mot bien placé permet d’obtenir un avantage mais nous expose à une contre-production à laquelle il conviendra sans doute de faire face.

A l’origine de l’organisation sociale

Comme nous l’avons vu, les schémas logiques de la conversation mettent à jour l’acceptation implicite des règles que chaque interactant va s’efforcer de respecter. Goffman nous dit ainsi que « tout homme devient son propre geolier’. En effet le respect des contraintes sociales, permet à chacun de montrer qu’il peut être considéré comme un membre utile du système. Ainsi les rencontres auto-contrôlées permettent à la société de maintenir l’organisation sociale.

 

 @ Philippe Herry

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