Notre société est-elle mobile?

 
 
La société doit permettre à chacun de changer de position en fonction de ses efforts, de ses mérites. Nous pouvons alors nous intéresser aux contraintes plus ou moins fortes qui empêchent cette mobilité sociale et produit l’inégalité des chances.

Les notions du programme à connaître: mobilité intergénérationnelle/intra- générationnelle, mobilité observée, fluidité sociale, déclassement, capital culturel, paradoxe d’Anderson

I La mobilité: un phénomène difficile à appréhender

    A. De la mobilité à la mobilité sociale

     Selon le sociologue américain P. Sorokin, d’origine russe, la mobilité sociale se définit comme un changement de statut social. Le statut social peut s’appréhender à travers le niveau de vie, le prestige social ou le pouvoir dont on dispose. Il peut s’agir d’une mobilité collective, par exemple les paysans d’autrefois ont modifié leur statut comme le décrit si bien H. Mendras dans « la fin des paysans ». Mais le regard que nous portons sur ce thème, nous invite à analyser la mobilité sociale individuelle qui permet de savoir si la société est ouverte, autrement dit si il y a des passerelles entre les différentes strates de la société. Il peut s’agir de la mobilité d’une personne tout au long de sa vie c’est à dire de la mobilité intragénérationnelle, mais en sociologie nous nous intéressons plus particulièrement à la mobilité intergénérationnelle c’est à dire que nous comparons la position sociale de la génération précédente à celle de la génération actuelle. Enfin, nous distinguerons la mobilité horizontale et verticale. La mobilité horizontale, c’est une mobilité à travers des groupes sociaux à statut identique. Par, exemple: évolution constatée du groupe Ouvrier à celui d’Employé lié à la tertiarisation de la société. Une mobilité verticale se caractérise par une évolution au travers de la hiérarchie sociale. Elle est soit ascendante, soit descendante. Nous pouvons l’illustrer par le statut ouvrier du père alors que le fils est cadre

    B. Les outils de mesure de la mobilité sociale et leurs limites

     Il faut partir à la découverte des tables de mobilité sociale, un outil qui permet de mesurer , avec des hypothèses simplifiées, la mobilité sociale. Avant d’analyser ces tables, essayons de comprendre pourquoi cette mesure est forcément limitée:

     Il faut avoir en tête que la mesure de la mobilité sociale se réalise à travers une construction de la structure de la société. Comme toute construction sociale celle-ci est partielle et donc critiquable. Jusqu’à très récemment, on n’appréhendait les changements de position sociale uniquement à travers la comparaison des activités des pères et des fils. En effet, la mobilité sociale des filles était biaisée par de nombreux choix. Choisir entre carrière sociale et vie familiale, temps partiel souhaité et évolution de carrière. Pour faire une comparaison entre génération, il est souhaitable de choisir un instant plus stabilisé de la position sociale du père et du fils. Les études portent souvent sur la période d’âge après 45 ans. D’autre part, les études se font à l’aide des Groupes Socioprofessionnels ou Professions et Catégories Socioprofessionnelles, qui ne rendent compte que d’une façon imparfaite des hiérarchies sociales. Ainsi, plus on fait des études précises avec des niveaux de catégories plus approfondies et plus on constatera une certaine mobilité. De plus, le prestige des professions attachées aux GSP évolue au fil du temps. Ainsi un instituteur au début du siècle dernier n’a pas le même prestige que le professeur des écoles aujourd’hui.
 
Ces remarques étant faites, reprenons le diaporama de l’INSEE pour comprendre ces fameuses tables de mobilité sociale
 
La mobilité sociale peut alors s’ appréhender travers une table de mobilité, c’est à dire un tableau à double entrée qui compare la situation des fils à celle des pères. On peut alors analyser les tables de destinée sociale ou de recrutement. Attention les tables destinée et recrutement proposées par l’INSEE depuis 2003, indique la position sociale des fils en ligne et la position sociale des pères en colonne.
La table de destinée sociale montre le destin du fils en fonction de la position sociale du père. Cela permet de répondre à la question; que sont devenus les individus nés dans un certain milieu social? Par exemple, que deviennent les enfants d’ouvriers?

La table de recrutement social permet de connaître l’origine sociale des personnes qui occupent une position sociale. Cela permet de répondre à la question; quelle est l’origine sociale de tel individu? Par exemple, quelle est l’origine des cadres dans la société d’aujourd’hui?

  

II. La société est-elle fluide?

      A. De la mobilité observée à la mobilité structurelle et nette

       La mobilité structurelle ou forcée correspond au changement de statut social entre 2 générations parce que la société a évolué. L’exemple canonique c’est le grand-père agriculteur dans les années 30, qui verra son fils aller à l’usine dans les années 50, au temps de l’industrialisation, alors que dans les années 70, le petit-fils deviendra instituteur dans une société des services. Peut-on alors dire qu’il y a eu une véritable mobilité ? Qu’il existe une certaine fluidité sociale? Nous pouvons alors nous intéresser à la mobilité nette ou d’échange ou de circulation ou encore mobilité pure qui est tout simplement la mobilité qui n’est pas liée aux transformations de la société. On a donc la formule suivante:
 
mobilité observée       =       mobilité structurelle + mobilité nette
(ou totale ou brute)
ou encore
mobilité nette             = mobilité observée – mobilité structurelle
 
L’évolution structurelle de la société est forte puisque les évolutions liées aux progrès techniques, aux innovations, sont importantes. On peut ainsi constater une évolution structurelle importante. Dans la table de destinée on peut ainsi repérer que les enfants d’agriculteurs sont de moins en moins agriculteurs. Mais la mobilité nette reste limitée. On constate cependant que la fluidité sociale augmente mais faiblement. Et aux extrémités, l’immobilité sociale est importante. Le poids de l’hérédité sociale reste donc relativement élevée. Ainsi la société française ne semble pas assez ouverte.

    B. La peur du déclassement

    L. Chauvel, sociologue français, distingue 3 formes de déclassement:
– le déclassement intragénérationnel. L’évolution de carrière ne permet de garder la position sociale acquise dans un premier temps. Par exemple, après un licenciement on peut ne pas retrouver l’activité équivalente.
– le déclassement intergénérationnel le statut social du fils est inférieur au statut social du père
– le déclassement scolaire: le niveau de diplôme obtenu ne permet pas d’avoir le statut social équivalent
 
Les 2 dernières formes de déclassement sont celles que nous analysons plus particulièrement en sociologie. Il faut alors faire le parallèle avec le paradoxe d’Anderson évoqué notamment par R. Boudon dans L’inégalité des chances (1973): même avec un niveau de diplôme plus élevé que leurs parents, les enfants ne sont pas assurés d’avoir une position sociale supérieure à celle de leurs parents. 
Sur le marché scolaire, la concurrence très rude entre tous les étudiants, intensifie la demande d’obtention de diplômes. Pour autant l’offre d’emplois n’est pas extensible, ce qui fait qu’à diplômes plus élevés, les étudiants obtiennent des emplois moins qualifiés que souhaités
 

III. Les déterminants de la mobilité

    A. Le rôle de la structure socioprofessionnelle

     La transformation de la société permet la mobilité. C’est ce que nous avons appelé la mobilité structurelle. Ainsi, la table de mobilité nous permet de repérer que sur 100 agriculteurs 22 sont destinés à reprendre l’exploitation et 78 font autre chose. Depuis les années 70 on a constaté une réduction des besoins en ouvriers notamment non qualifiés et parallèlement une augmentation des besoins de professions intermédiaires et de cadres supérieurs. Ainsi si il y a moins de demande d’emplois qui correspondent à la classe populaire et par contre une augmentation de ceux, plus qualifiés, qui correspondent  à la classe moyenne et supérieure, il y a mécaniquement de la mobilité sociale ascendante. Ce sont plutôt des parcours courts que longs.

    B. Le rôle de l’école

     La croissance économique des ’30 glorieuses’ a permis la massification scolaire. Une éducation pour les enfants de tout milieu social. On a vu une évolution quantitative très importante de jeunes qui accèdent à un diplôme. Certains parlent d’inflations scolaires pour souligner que si tout le monde a plus de diplômes alors celui-ci se dévalorise. Mais la massification scolaire ne signifie pas la démocratisation de l’enseignement qui se caractérise par une réduction des effets de l’origine sociale sur la réussite scolaire (la réussite ne devrait dépendre que du mérite, du talent et de l’effort). Pourquoi la démocratisation scolaire reste-t-elle limitée?
Il existe de nombreuses analyses sociologiques sur ce thème  Nous allons reprendre l’analyse de P. Bourdieu avant d’adopter un regard lié à ‘ l’ individualisme méthodologique’ avec R. Boudon.

    C. Des différences de dotations en capitaux

     P. Bourdieu (1930/2002), célèbre sociologue français, avec une bibliographie impressionnante, décrypte les capitaux qui permettent la dominationd’un groupe social sur un autre. Ainsi, selon P. Bourdieu l’école ne permet pas de corriger les inégalités entre les CSP, mais de plus elle participe au renouvellement de la culture dominante.
 
Dans  Les Héritiers (1964) ou La reproduction (1970), P. Bourdieu s’attache à mettre en avant les mécanismes qui expliquent les inégalités scolaires.
L’élève ou l’étudiant est profondément marqué par son habitus de classe c’est à dire les dispositions, manières d’être, durables, inculqués à l’individu par son milieu d’origine. La notion d’habitus, d’origine fort ancienne puisqu’il était employé notamment par Aristote, est fondamentale dans la logique du sociologue P. Bourdieu. Ainsi les parents transmettent à leurs enfants des capitaux économiques, culturels et sociaux.
Le capital économique mesure l’ensemble des ressources économiques d’un individu. Il représente les revenus et le patrimoine.
Le capital culturel mesure l’ensemble des ressources culturelles dont dispose un individu. Nous pouvons distinguer 3 formes; Le capital culturel incorporé c’est à dire le savoir, savoir-faire, les compétences, le langage. Le capital objectivé. Par exemple: la possession d’objets culturels comme les livres. Enfin le capital culturel institutionnalisé comme les diplômes scolaires.
La capital social c’est l’ensemble des relations.
P. Bourdieu emploie également la notion capital symbolique pour désigner les formes de capital (culturel, social, ou économique) ayant une reconnaissance particulière, de prestige, au sein de la société. Or le système d’enseignement valorise plus spécifiquement un certain type de culture qui profite plus particulièrement aux individus qui ont intériorisé les normes et valeurs attendues par l’institution.
De plus,  l’école participe au renouvellement de la culture dominante. Derrière une certaine neutralité déclarée, l’école sélectionne. Elle participe ainsi à la reproduction
sociale, parce que en validant l’acquis d’un diplôme, elle légitime des différences qui n’étaient au préalable que des différences liées aux habitus de classe. Elle exerce ainsi « un pouvoir violence symbolique » c’est à dire que les familles n’ont pas véritablement conscience du caractère biaisé des connaissances exigées par l’institution scolaire et
donc par la suite de la facilité ou difficulté à faire des études. D’autre part, on admet comme légitime le fait d’avoir obtenu un diplôme, signe de compétences sans prendre conscience du caractère biaisé de cette reconnaissance.

    D.  Des différences de stratégies individuelles et familiales

    Nous allons reprendre l’analyse de R. Boudon, sociologue français illustre(1934/ 2013) . Il analyse les processus sociaux à partir des stratégies et des comportements des individus. L’individualisme méthodologique: une analyse sociologique de l’acteur.
R. Boudon constate comme P. Bourdieu que le système scolaire qui devrait sélectionner selon le principe méritocratique est en réalité biaisé. Toutefois,  son analyse est radicalement différente de celle de P. Bourdieu puisqu’il prend en compte les stratégies de l’acteur. Selon la position sociale des familles, des choix d’orientation différents sont effectuées à chaque étape d’un parcours de formation, aussi bien après le brevet des collèges, le baccalauréat, les études courtes ou longues sanctionnées par un BTS ou DUT ou un Master. Les enfants, les parents se positionnent par rapport aux coûts, aux bénéfices attendus et aux risques vis-à-vis d’une poursuite d’étude. Ainsi parmi les coûts on peut considérer les coûts financiers liés à la poursuite d’étude, cela comprend le coût des études mais aussi par exemple le logement et aussi le coût lié au fait de reculer l’âge d’entrer sur le marché du travail. On peut aussi considérer le coût lié au fait d’obtenir un diplôme sans avoir l’emploi correspondant.
Les milieux sociaux défavorisés surestiment les risques attachés à la poursuite d’étude et se faisant mettent en avant des calculs favorisant des études plus courtes mais avec une réelle visibilité d’insertion dans le monde du travail.
 
Conclusion du thème: nous avons vu qu’il existe une certaine mobilité mais qui est plus liée à la mobilité structurelle qu’à la mobilité nette. Pour autant la société présente une certaine fluidité, mais il y a des peurs de déclassement et le sentiment que l’ascenseur est en panne. Ces angoisses pourrait remettre en cause la cohésion sociale de la société. C’est la question du prochain thème.

Philippe Herry 

MAJ 05/18. Si tu juges cet article intéressant, tu peux laisser un commentaire ci-dessous

 

 

2 réponses à Notre société est-elle mobile?

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    merci de votre aide.

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