les répertoires d’action politique?

Voter ou manifester : faut-il choisir? Nuit Debout, les Indignés, de nouvelles façons de faire de la politique?

Nous allons nous pencher sur les formes de l’action politique ou plus précisément les répertoires de l’action politique

la notion à maîtriser: les répertoires de l’action politique

 

Pour démarrer je te laisse lire le document ci-dessous de C. Tilly (1929/2008) le sociologue américain à l’origine de l’expression ‘répertoire de l’action politique’

« Toute population a un répertoire limité d’actions collectives, c’est-à-dire des moyens d’agir en commun sur la base d’intérêts partagés. Ainsi, la plupart des gens savent aujourd’hui comment participer à une campagne électorale, fonder une association ou s’y affilier, mettre une pétition en circulation, manifester, faire la grève, tenir un meeting, créer un réseau d’influence, etc. Ces différents moyens d’action constituent un répertoire, un peu au sens où on l’entend dans le théâtre et la musique, mais qui ressemble plutôt à celui de la commedia dell’arte ou du jazz qu’à celui d’un ensemble classique. On en connait plus ou moins bien les règles, qu’on adapte au but poursuivi. »

Charles Tilly, La France conteste, de 1600 à nos jours, Fayard, 1986.

 

On retient la définition de répertoire d’action politique:  » des moyens d’agir en commun sur la base d’intérêts partagés »

Ce concept a été élaboré par le politiste C. Tilly, dans le cadre de ses études de sociologie historique sur l’action collective en France et en Grande Bretagne depuis le XVII e siècle. Les moyens d’actions constituent finalement ‘un répertoire de standards’ que les acteurs peuvent mobiliser selon les ressources, les stratégies des acteurs, les contraintes de la situation. C. Tilly emploie également la notion de ‘répertoire d’actions collectives’ qui prend un sens plus large.

En fonction du contexte l’action politique prendra des formes multiples: pétition, manifestation, sit-in mais aussi vote, référendum ou encore autrefois charivari . Finalement, l’ensemble des modes d’action politique disponible dans une société à un moment donné de son histoire.

Ce concept permet de montrer que l’action politique ne se limite pas à la pratique du vote. Chaque groupe mobilisé maîtrise une liste particulière d’actions (un répertoire) en fonction de sa culture protestataire, de ses traditions, de ses savoir-faire, …

 

Nous allons dans un premier temps analyser l’évolution du vote, le répertoire d’action politique considéré comme conventionnel, avant de nous pencher dans une deuxième partie sur les actions moins conventionnelles

 

I. Le vote comme acte électoral et comme rituel

    A. La construction de l’acte électoral

    Quelques repères concernant les grandes étapes de la conquête du droit de vote en France

1791 : Sous la monarchie constitutionnelle, suffrage censitaire et indirect.

-> le vote est réservé à ceux qui paient un montant minimum d’ impôts. Ils votent pour des délégués qui éliront des députés

1799 : sous le Consulat, suffrage universel masculin, mais limité.

1815 : Sous la Restauration, retour du droit de vote avec le suffrage censitaire.

1848 : La République adopte le suffrage universel masculin.

1944 : Suffrage universel avec droit de vote pour les femmes.

1945 : Droit de vote pour les militaires de carrière.

1946 : Extension du droit de vote à tous les français d’outre mer.

1992 : droit de vote aux élections municipales pour les citoyens de l’UE.

1974 : Abaissement de l’âge de droit de vote de 21 à 18 ans.

 

On retient que l’acte électoral concerne un nombre de votants de plus en plus important. Il se démocratise.

La façon de voter a également changée. En préambule je te laisse lire le document extrait de Souvenirs, d’Alexis de Tocqueville, 1864

Dans ses Souvenirs, le comte A. de Tocqueville évoque les premières élections au suffrage universel masculin en 1848, dans son village normand, qui porte son nom. Il est alors candidat au siège de député de la nouvelle Assemblée constituante, suite à la Révolution de 1848, au lendemain de la chute de la monarchie de Juillet.

« Nous devions aller voter ensemble au bourg de Saint-Pierre, éloigné d’une lieue de notre village. Le matin de l’élection, tous les électeurs (c’est-à-dire toute la population mâle au dessus de 20 ans) se réunirent devant l’église. Tous ces hommes se mirent à la file deux par deux, suivant l’ordre alphabétique ; je voulus marcher au rang que m’assignait mon nom, car je savais que, dans les pays et dans les temps démocratiques, il faut se faire mettre à la tête du peuple et ne pas s’y mettre soi-même. Au bout de la longue file, venaient sur des chevaux de bât ou dans des charrettes, des infirmes ou des malades qui avaient voulu nous suivre ; nous ne laissions derrière nous que des femmes et des enfants ; nous étions en tout cent-soixante-dix. Arrivés en haut de la colline qui domine Tocqueville, on s’arrêta un moment ; je sus qu’on désirait que je parlasse. Je grimpai donc sur le revers d’un fossé, on fit cercle autour de moi et je dis quelques mots que la circonstance m’inspira. Je rappelai à ces braves gens la gravité et l’importance de l’acte qu’ils allaient faire ; je leur recommandai de ne point se laisser accoster ni détourner par ceux, qui, à notre arrivée au bourg, pourraient chercher à les tromper ; mais de marcher sans se désunir et de rester ensemble, chacun à son rang, jusqu’à ce qu’on eût voté. »

 On comprend à travers ce document, que dans de nombreux villages à la fin XIX e, l’acte de voter est un rituel collectif qui se vit en communauté.

Pour prendre conscience de la construction historique de l’acte de voter, je te propose de lire un extrait ci-dessous du livre de O. Ihl

« En France, le vote secret fut […] considéré comme un moyen d’individualiser l’exercice du suffrage. La loi qui imposa l’isoloir et l’enveloppe en 1913 en favorisa l’application à travers la dissimulation de l’opinion. En réalité, le secret implique moins en France de dissimuler l’expression d’une opinion que d’en assurer le caractère individuel. […] Les formalités du secret permettent à l’Etat d’une nation centralisé d’entrer directement en relation avec chaque citoyen. De court-circuiter les systèmes d’allégeance périphériques. C’est la dimension proprement « révolutionnaire » du secret en France : neutraliser les hiérarchies communautaires, celles qui, hostiles à la domination de l’Etat, trouvaient un terrain de prédilection dans le vote d’assemblée. Individualiser les opinions, c’est miner les représentations organiques de la tradition, altérer l’ascendant des corps, briser l’autorité des communautés et des métiers. […] C’est sans doute la raison pour laquelle le vote s’est longtemps accompagné de procédés voués à dissocier l’individu de ses groupes d’appartenance : l’usage du serment pour garantir la pureté des opinions, l’obligation des brûler les bulletins émis pour préserver le secret des délibérations, l’élection au chef-lieu de canton pour affranchir des solidarités villageoises, l’appel par ordre alphabétique pour autonomiser les citoyens électeurs. Autant de mesures chargées, en fait, de matérialiser l’existence d’une société d’individus. […] Avec l’arrivée de l’isoloir, chacun est assuré du secret de son opinion car celle-ci est désormais entièrement privée. Jean-Paul Sartre l’a bien vu dans sa diatribe contre le vote secret (Les Temps modernes, 1973) :  » L’isoloir, planté dans la salle d’école ou de mairie, est le symbole de toutes les trahisons que l’individu peut commettre envers les groupes dont il fait partie. L’isoloir dit à chacun : « personne ne te voit, tu ne dépends que de toi-même ; tu vas décider dans l’isolement et, par la suite, tu pourras cacher ta décision ou mentir ». »        

                                                         Olivier Ihl, Le vote,  1996

Ce texte nous montre le changement profond  lorsque le  vote fut rendu secret en 1913. L’acte devient individuel, la liberté de conscience est totale, puisqu’on peut s’exprimer librement dans le secret de l’isoloir. Cela a permis:

– réduire l’influence des leaders d’opinion sur le vote public

– réduire l’influence des patrons sur le vote de leurs salariés

– réduit l’influence des prêtres opposés à la République jusqu’à la loi de séparation de l’Église et de l’État en 1905.

 

    B. Le vote: un rituel républicain

    En pénétrant dans un bureau de vote, on peut observer les caractéristiques de ce rituel républicain

remarque: un rituel est un ensemble codifié de règles et d’actes cérémoniels.

– faire le silence (comme dans l’édifice religieux)

-présenter sa carte d’identité et carte d’électeur

– prendre une enveloppe et au moins 2 bulletins de vote

– aller dans l’isoloir

– un assesseur indique le numéro d’électeu

– déposer son bulletin dans l’urne

– le président du bureau de vote proclame: ‘A voté’ puis on doit apposer sa signature

 

Ces caractéristiques répondent à un rituel car ce sont des actes identiques d’un bureau à l’autre. Le vote est solennel et symbolique, puisque c’est le moment de choisir ses représentants.

Ces actes ritualisés permettent finalement de séparer le profane et le sacré « républicain »

 

II. Une ouverture du répertoire de l’action politique

      A. De nouveaux modes d’engagement protestataire …

      Manifester, faire un sitting, pétitionner, ou encore réaliser un évènement au profit d’un intérêt général, assister à un concert au Bataclan … On peut constater de nouveaux modes d’engagements protestataires avec une logique différente de l’acte électoral. Les caractéristiques sont:

-> des actions innovantes et plus spontanées

-> de nouveaux acteurs (associations, coordinations) qui s’organisent en réseau

-> de nouveaux enjeux (culturels, politiques, économiques)

-> un engagement parfois ‘international’ : les « indignés »,

Complément: ces nouveaux modes d’actions ne se substituent pas, ni ne s’opposent aux actions traditionnelles. Ils sont complémentaires. On peut voter et dans le même temps faire un engagement protestataire. On doit donc atténuer la distinction entre forme d’action conventionnelle et non conventionnelle.

    B. … à replacer dans un contexte historique

    C. Tilly a étudié différents répertoires d’actions politiques depuis 1650. Eric Neveu, sociologue spécialisé dans l’analyse des mouvements sociaux en a fait ce tableau synthèse

caractéristiques

Répertoire « local patronné »

(1650-1850)

Répertoire ‘national autonome »

(1848-1980)

Répertoire  » transnational- solidariste » en gestation

depuis 1980

Type d’intérêts défendus

Liés au village, à la communauté.

sabotage des machines,

expulsions d’agents des impôts

Variés

Les intérêts sont portés par divers groupes: associations, syndicats, …

Plus universels et techniques (environnement, lutte contre le mondialisation néolibérale, …) ONG, …

Rapports aux autorités

Recours au soutien de puissants ‘patrons’: notables, prêtres ou nobles

Orgnaisation et porte parole autonome:

défi direct aux autorités

Réticence à toute délégation politique, aux récupérations partisanes: forum, désobéissance civile; …

Cadre de la protestation

Fête locale, rassemblements autorisés (carnavals, processions…)

Regroupement volontaire, organisation nationale

Du local au global:

forums sociaux, campement ‘d’indignés’, …

Formulation des revendications

On détourne des symboles: pendaison de mannequin, brulage d’effigies, …

Explicite: programme, mot d’ordre, slogan, pétition, tract, manifeste

Militantisme d’expertise, rôle accru du droit et des médias: manifestation « de papier ».

Liens de mobilisation

Les sites mêmes de l’injustice

Les sites symboliques : place de la Bastille (Paris), préfectures, …

Lieux symboliques: des réunions importantes …

Niveau de violence

Élevé

Confrontation brutale

Réduit

Protestation ritualisée

Faible. Recul de la violence politique.

Finalement, selon C. Tilly on peut repérer de réelles évolutions des répertoires d’actions politiques depuis 1650. Ainsi on constate un élargissement du type d’intérêt défendu et du cadre de l’action. Autrefois, on s’intéressait aux affaires du village et de la communauté villageoise, et maintenant on s’engage pour des causes mondiales comme par exemple la protection de l’environnement, la lutte contre la respect de la diversité, l’altermondialisme… .On peut aussi noter que les nouveaux répertoires d’actions politiques nécessitent davantage de compétences culturelles. D’autre part, on constate une autonomisation par rapport aux institutions morales ou politiques . Ainsi, l’individu se sent moins contraint. On assiste à un processus d’individualisation de l’action politique. Enfin, les nouveaux répertoires, ont moins recours à la violence nonobstant les débordements. Dans ce dernier cas, le focus des médias sur l’information-évènement, peut nous faire penser le contraire. 

 

Conclusion

Ainsi, si on constate parfois un désintérêt pour le mode de scrutin traditionnel, il ne faudrait pas pour autant en conclure à une crise de la participation politique. On assiste plutôt à une transformation des formes d’actions collectives.

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