Le capital économique, culturel et social et La Misère du monde

Pierre Bourdieu employait le terme ‘capital’ pour désigner toutes les formes de ressources sociales dont l’accumulation permet aux individus d’obtenir des avantages sociaux.

1. Qu’est-ce que le capital économique, culturel, social et symbolique

  • Le capital économique désigne l’ensemble des ressources économiques d’un individu, ses revenus (le flux régulier) et son patrimoine (le stock de capitaux financiers et non financiers).

  • Le capital culturel représente l’ensemble des ressources culturelles dont dispose un individu. On peut percevoir ces ressources selon 3 formes distinctes. Tout d’abord, ces ressources sont incorporées (c’est le savoir et le savoir-faire, les compétences, la façon de s’exprimer …), ensuite elles sont objectivées (par des possession d’objets culturels, comme des tableaux, des livres, …) et enfin ces ressources culturelles sont institutionnalisées (ainsi on possède des titres ou des diplômes scolaires ce qui permet de légitimer notre capital culturel).

  • Le capital social, c’est l’ensemble des ressources qui sont liées à la « possession d’un réseau durable de relations ». Cela nécessite un travail régulier pour entretenir ce réseau.

  • Le capitale symbolique désigne toute forme de capital (culturel, social, ou économique) ayant une reconnaissance particulière au sein de la société .

2) Illustration à partir d’un extrait de la Misère du monde

Le texte extrait de La Misère du monde dirigé par Pierre Bourdieu a plus de trente ans. Pourtant, il me semble qu’il n’a pas perdu une ride. C’est pourquoi je te le propose en exercice. Il s’agit de repérer les différences entre les capitaux économiques, culturels et sociaux.

Deux remarques :

– si tu veux que je t’envoie le texte, c’est avec grand plaisir. Envoi-moi un mail.

– dans le texte il est question du Bac B qui correspond à l’ancien bac ES, du DEUG qui correspond à Bac+2 aujourd’hui, et de la ‘pionne’ qui est une surveillante au collège ou lycée. On nous parle de l’école normale qui formait autrefois les instituteurs après le baccalauréat.

 

Emmanuel, étudiant d’histoire en deuxième année de DEUG à Paris-IV Clignancourt, et sa sœur aînée sont les premiers de la famille à faire des études supérieures ; ils en sont très conscients et en tirent une certaine fierté. Leur père ouvrier dans une petite entreprise d’alimentation de la banlieue est de Paris (il gagne 1200 € par mois), a été à l’école « jusqu’à l’entrée au collège ». Leur mère est secrétaire dans la fonction publique ; elle aurait voulu être sage-femme et n’a pas pu faire d’études ; elle n’a pas le bac, mais elle suit activement la scolarité de ses enfants. La sœur a un BTS de bureautique et prépare un concours pour être enseignante. Pour le moment, elle gagne sa vie comme « pionne ». La famille d’Emmanuel, originaire de l’Aisne, est composé essentiellement de paysans et d’ouvriers. « Il y en a qui s’en sont tirés, disons naturellement, mais ils n’ont pas fait d’études, ils sont routiers, ils tiennent des restaurants, ils vivent à la campagne. »

Après avoir redoublé sa terminale dans un lycée de grande banlieue « à mauvaise réputation » et obtenu son bac B à l’oral de rattrapage, Emmanuel réussit, sur la recommandation d’un chef de service du ministère de l’Éducation nationale, où travaille sa mère, à se faire inscrire à Paris-IV. Là, il se sent « paumé », notamment par rapport à l’univers familier du lycée : la faculté lui apparait comme le lieu de l’arbitraire, comme une immense loterie. Il a le sentiment de ne pas être à sa place dans ce lieu où il s’est introduit grâce au « piston » et où il est doublement isolé, coupé  d’abord de ses anciens copains de lycée qui se retrouvent à la faculté de Saint-Denis, et incapable de créer de nouveaux liens avec les autres étudiants  « on est d’accord sur rien parce qu’ils viennent pas du même milieu, à partir de là, les idées sont pas les mêmes, c’est obligatoire »).

Comme beaucoup d’étudiants (près de la moitié), Emmanuel ne sait pas bien pourquoi, après avoir été refusé à l’inscription pour un BTS d’action commerciale, il a choisi l’histoire plutôt que l’économie, même s’il se rappelle avoir obtenu de bonnes notes en histoire au bac. S’il connait les études auxquelles l’histoire l’engage, il ne sait absolument pas à quoi elles vont le mener. Il redoute de devenir professeur mais aurait éventuellement voulu être instituteur, sans passer par une école normale. Dès la période des inscriptions à la faculté, il a failli renoncer parce que c’était « tiré au sort », et qu’il est « tombé » le dernier jour, et que « le dernier jour il n’y a plus rien » (…). Mais la résignation l’a emporté et il explique à un professeur qui lui demande ce qu’il fait en histoire : « comme je lui ai dit, si on m’accepte pas en BTS, si en histoire on m’accepte pas non plus, il n’y a plus rien à faire dans ces cas-là ». N’ayant passé que deux unités de valeur la première année, alors qu’il faut en passer six pour espérer obtenir le DEUG en trois ans ou s’arrêter. Il est dans le cas de beaucoup d’étudiants qui, se rendant compte au bout de deux mois de leur mauvaise orientation, doivent attendre la fin de l’année pour recommencer faute de pouvoir changer en cours d’année.

Son avenir est très incertain : « si je ne réussis pas cette année, faut que j’arrête », à moins de passer des concours administratifs. Méfiant à l’égard des « facs politisés », critique à l’égard des professeurs qui sont là « pour casser, pour éliminer », il est également méfiant à l’égard des examens que la rumeur dépeint comme une sorte de loterie. Il va jusqu’à juger néfaste la formation d’historien de ses professeurs qui, selon lui, contribue à accroître l’écart entre les exigences de l’institution et ses propres capacités : « Je suis pas historien! Je suis là pour apprendre. »

 

Sa description de la vie quotidienne en faculté est très éloignée des récits enchantés de la vie de l’étudiant, dont, finalement, il n’a que la carte. Pour être dillettante ou amateur, il faut savoir jouer avec les règles, mais il ne connait pas les usages de l’univers étudiant. « Quand on arrive en DEUG la première année, on sait pas ce que c’est, on sait pas ce qu’il faut faire, on sait pas comment il faut travailler ». (…) L’ensem ble des équipements de travail d’un étudiant ordinaire lui semble inaccessibles ou d’un usage impossible : la bibliothèque est le seul lieu pour s’asseoir, la lecture conseillée est souvent en anglais – qu’il ne lit pas – l’achat de livres rares ou épuisés lui semble impossible, l’accès au restaurant universitaire ou à des équipements sportifs nécessite une grande patience.

A plusieurs reprises, il dira qu’il se sent « bloqué », parce qu’il manque d’argent pour sortir, parce qu’il n’ a pas le permis de conduire ou parce qu’il habite en banlieue, et qu’il est difficile d’y faire venir des amis. Sa vision de la politique, constituée dans des confrontations difficiles avec un père militant communiste, est résignée : toutes les discussions, les réunions, notamment politiques, qui furent en d’autres temps une dimension essentielle de la manière d’être et de se faire étudiant, lui paraissent du temps perdu. pourtant nouveau venu à la condition étudiante, emmanuel est déjà un étudiant « rangé »et désenchanté. (…)

Conscient d’avoir été renvoyé dans les études d’histoire par toute une série de refus, Emmanuel se sent comme en sursis dans un enseignement supérieur qui n’est pas fait pour lui et pour lequel il n’est pas fait.

 

Compte rendu d’un entretien réalisé en octobre 1990 par Gabriel Balasz, dans La Misère du monde, 1992, livre collectif dirigé par Pierre Bourdieu.

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